Martin et Martine - Conte de Charles Deulin wiki

I

Au temps jadis, il y avait bien loin d’ici, au pays des Mores, un petit prince qui était merveilleusement beau. Il était si beau qu’avant sa naissance on avait prédit que, si jamais le roi, son père, venait à le voir il en perdrait la vue.

Le monarque, qui tenait à ses yeux, fit élever son fils au fond d’un vieux château dans un lieu désert ; mais l’enfant atteignait à peine sa dixième année, qu’ennuyé de sa solitude, il trompa la vigilance de ses gardiens et s’échappa.

Il fut recueilli par un de ces campénaires qui promènent leur baudet aux quatre coins du monde, en criant : « Marchand de blanc sable ! » ou : « A cerises pour du vieux fer ! »

Ce campénaire avait une dévotion particulière à saint Martin. Il donna au petit prince le nom du patron des francs buveurs et l’emmena partout avec lui. Il voyagea encore quelques années de ce côté, après quoi il fut pris du désir de revenir au pays de la bonne bière et des grandes pintes.

Ce n’était point l’affaire du jeune Martin. Le gars trouvait notre ciel trop gris, les gens de chez nous trop rouvelêmes, je veux dire trop vermeils, et il se dépitait de les voir ricaner à l’aspect de sa figure bronzée.

Son père adoptif entrait d’ailleurs plus souvent que par le passé dans les chapelles dédiées à son patron, et, quand il avait récité trop de prières, autrement dit quand il avait bu trop de pintes, il lui arrivait parfois de caresser à coups de fouet les épaules du pauvre petit prince. Cela fit qu’un beau jour, entre chien et loup Martin le planta là devers Cambrai et s’enfuit dans la forêt de Proville.

Il marcha jusqu’à nuit close, tant que, rompu de fatigue et mourant de faim, il avisa une maison isolée. Il y cogna, et une jeune fille vint lui ouvrir.

« Serait-ce un effet de votre bonté, dit-il poliment, de me loger pour cette nuit ? Je tombe de faim et de lassitude.

— Comment vous appelez-vous ? demanda doucement la jeune fille.
— Martin, pour vous servir.
— Comme cela se trouve ! moi, je m’appelle Martine.
— Eh bien ! ma jolie Martine, ne souffrez point qu’un pauvre abandonné passe la nuit au soleil des loups.
— Je ne suis point jolie, répondit Martine, mais j’ai bon cœur et je voudrais vous le prouver. Malheureusement, mon père est un ogre et il va revenir tout à l’heure. »

Le garçonnet fit un pas en arrière. Martine ajouta vivement :

« Bah ! entrez toujours. Ma mère est charitable et nous verrons à vous cacher. »

Martin avait une telle fringale qu’il jugea que le plus pressé était de satisfaire son appétit, quitte à risquer plus tard d’assouvir celui de son hôte. Il entra résolument.

II

La mère de Martine l’accueillit fort bien, lui donna à souper et lui fit raconter son histoire. Il finissait à peine son récit qu’on entendit heurter violemment à l’huis. C’était l’ogre qui revenait. Aussitôt sa femme ouvrit la caisse de l’horloge et Martin s’y blottit.

L’ogre se mit à table et mangea la moitié d’un veau qu’il arrosa de trois grands brocs de bière brune. Quand il en fut au dessert, il flaira à droite, à gauche, et se tournant vers l’horloge :

« Tiens ! dit-il, la patraque est arrêtée !

— Ne vous dérangez point, mon père, s’écria Martine. Je vais la remonter à l’instant. »

Mais l’ogre était un homme d’ordre. Il se leva et alla ouvrir la caisse :

« Oh ! fit-il, le joli moricaud ! C’est donc cela que je sentais la chair fraîche ! »

Martine se jeta à son cou.

« Mon bon père, épargnez-le, je vous en prie. Il est si gentil !

— Il sera mieux encore, accommodé aux pruneaux ! » répondit l’ogre.

Il saisit son grand couteau et commença de l’aiguiser.

« Je vous reconnais bien là, dit alors sa femme. Notre fille est tantôt en âge de se marier, et, à cause de vos goûts dépravés, personne n’en voudra que le grand Guillaume. Il nous tombe du ciel un fils de roi dont nous pourrions faire un gendre. Monsieur n’a rien de plus pressé que de le mettre à la broche. On n’est pas plus mauvais père. »

L’ogre qui, au fond, n’était point un méchant homme, fut sensible à ce reproche. D’ailleurs, la perspective d’avoir un prince pour gendre lui souriait fort.

« Ah ! c’est le fils d’un roi, dit-il. Eh bien ! s’il s’engage à épouser Martine, je consens à m’en passer, bien qu’il semble déjà tout rissolé. »

Martin n’avait nullement envie de se marier. Il regarda Martine. La pauvre fille n’était point belle, mais sa figure exprimait tant de bonté qu’elle vous gagnait le cœur.

Le gars jugea qu’il devait être moins désagréable de faire le bonheur de la fille que celui du père. « Je l’épouserai, » dit-il, et le visage de Martine rayonna.

Le jeune prince lui avait plu tout de suite, et elle détestait profondément le grand Guillaume, un vieux célibataire, qui la recherchait à cause de sa dot.

Mais l’ogre était pétri d’amour-propre. Il trouva la réponse bien froide et que le prince avait été long à se décider.

« Ce n’est pas tout de dire : « Je l’épouserai, » reprit-il, il faut voir si tu es digne de posséder un beau-père tel que moi. Qu’est- ce que tu sais faire ? »

Martin fut fort embarrassé. Il ne savait rien faire du tout, et, à ce point de vue, le campénaire l’avait véritablement élevé comme un prince. Il résolut de payer d’audace, et répondit bravement :

« Commandez, j’obéirai.

— Eh bien ! demain, au petit jour, nous irons dans la forêt et tu m’abattras cent mencaudées de bois. En attendant, va te coucher, dors bien et ne fais pas de mauvais rêves. »

III

Je ne sais quels furent les rêves de Martin, mais Martine se retourna vingt fois dans son lit, sans que grand-mère au sable vînt lui fermer les yeux.

« Jamais, se disait-elle, le pauvre garçon ne pourra se tirer d’une pareille entreprise ! Si encore mon parrain était ici, il nous aiderait à sortir d’embarras. »

Elle avait pour parrain Cambrinus, duc de Brabant, comte de Flandre, roi de la bière et fondateur de la ville de Cambrai.

A l’époque où Cambrinus apporta la brune liqueur de ce côté, l’ogre qui buvait sec, fut le premier qui reconnut et proclama l’excellence du vin d’orge. Il en advint que Cambrinus se lia avec lui, malgré sa mauvaise réputation. Il voulut même être le parrain de sa fille et choisit pour commère la fée des Houblons.

N’ayant pas son parrain sous la main, Martine hasarda d’invoquer sa marraine. « Bonne marraine, fit-elle, venez-nous en aide et sauvez mon futur époux, je vous en conjure. »

La fée parut, couronnée de feuilles et de fleurs de son nom.

« Es-tu bien sûre qu’il t’aime, ma pauvre enfant ?

— Sauvez-le toujours, marraine. Je l’aimerai tant, qu’il faudra bien qu’il me le rende.
— Soit, voici ma baguette. Elle accomplira sur-le-champ toutes tes volontés ; mais garde-toi de la perdre et surtout ne la laisse prendre à personne. »

Martine remercia chaudement sa marraine, s’endormit rassurée et, à son réveil, alla tout confier à sa mère.

IV

Le lendemain, l’ogre conduisit Martin devant un épais fourré, à cent pas de la maison, et, l’armant d’une cognée :

« A l’œuvre, mon gars, lui dit-il ; je te donne trois heures pour me faire place nette. »

Et il le quitta en riant dans sa barbe.

Il alluma sa pipe, descendit à la cave, y chargea son épaule d’un baril de bière, se rendit ensuite à la salle à manger, choisit dans le dressoir une pinte de la contenance d’un pot, puis monta à son belvédère pour voir comment allait s’en tirer le pauvre Martin.

Martin n’essaya même point de donner le premier coup de cognée. Il songeait à s’enfuir, quand Martine vint le rejoindre, en se glissant d’arbre en arbre.

« Tenez-vous derrière moi, dit-elle, et cachez-moi bien, que mon père ne me voie. »

Et, sur-le-champ, elle toucha les arbres de sa baguette, et les aulnes, les charmes, les trembles, les platanes, les hêtres touffus, les frênes aux rameaux élancés, les pâles peupliers, les bouleaux à la robe d’argent, les chênes centenaires, les châtaigniers, les érables, les merisiers, les cornouillers tombèrent tour à tour avec un fracas épouvantable.

Les oiseaux s’envolaient par bandes en jetant des cris d’effroi, et aussi s’enfuyaient, affolés de peur, les chevreuils, les daims, les cerfs, les renards, les loups et les sangliers.

Du haut de son belvédère, l’ogre contemplait cet immense abattage. Il ouvrait des yeux grands comme des roues de charrette et ne pouvait en croire ses yeux. Sa surprise était telle, qu’il en oubliait de boire et laissait sa pipe s’éteindre. Il avait pourtant trop d’amour-propre pour montrer son étonnement, et, quand le petit boquillon revint avec sa cognée, il lui dit d’un air railleur :

« Tu ne t’entends point trop mal à mettre les écureuils à pied, mais tu ne m’as fait qu’un quart de jour. Il s’agit maintenant de me creuser un vivier à l’endroit que tu viens de nettoyer. Voici une bêche, nous verrons si tu en joues aussi bien que de la cognée. »

Puis il ajouta en s’adressant à sa fille :

« Quant à vous, mademoiselle, vous allez me suivre et vous me direz vos plus belles chansons, pour me tenir éveillé pendant que ce beau lapin fera son trou.

Il avait cru apercevoir une robe blanche dans le grand massacre des arbres, et il soupçonnait vaguement sa fille.

V

Martin retourna à la clairière, et, comptant sur Martine, il commença de bêcher, comme s’il ne s’était agi que de faire une fosse pour un frêne.

Martine chanta d’abord ses chansons les plus gaies ; puis peu à peu elle ralentit la mesure, tant qu’enfin l’ogre laissa tomber sa pipe à terre, sa tête sur l’épaule et tomba lui-même dans un profond sommeil.

La petite fée accourut alors, légère comme une hirondelle. En quelques coups de baguette, elle déblaya la place, creusa le sol, fit jaillir toutes les sources et remplit le bassin d’une belle nappe d’eau, qui resplendit comme une immense plaque d’acier aux rayons du soleil. L’ogre, à son réveil, en fut tout ébloui.

Il descendit en grommelant et on ne peut plus mortifié. Comme midi venait de sonner, il trouva son monde à table. Il se plaignit de ce que la soupe était trop froide, le rôt brûlé, la bière sur le bas, et chercha tout le temps un prétexte de quereller le pauvre Martin.

A la fin, il lui vint une idée.

« Quel poisson as-tu mis, dit-il, dans ton vivier ? »

Du poisson ! Martin, qui n’était pas pêcheur, avait justement oublié de recommander ce point à Martine. Il ne sut que répondre.

« Ah ! ah ! mon gaillard, fit l’ogre, enchanté de le prendre sans vert. On te commande un vivier, et tu oublies de l’approvisionner ! Tu es tout juste aussi malin qu’une marmotte, toi !

— Il va réparer sa faute, dit Martine.
— Qu’on porte mon café et ma bouteille de brandevin au belvédère ! Nous allons voir ça. »

Et l’ogre y monta en se frottant les mains. Sa fille l’y suivit, et c’est à peine si cette fois elle eut besoin de dire une seule chanson. Son père s’endormait régulièrement après le dîner : il ne tarda pas à ronfler.

En deux sauts Martine fut auprès de Martin. Malheureusement il lui fallut plus de temps pour peupler le vivier. On comprend qu’il est moins facile, même pour la baguette d’une fée, de créer des poissons que de couper des arbres ou de fouir la terre. Longtemps elle battit l’eau sans faire éclore le moindre barbillon.

Enfin, au bout d’une heure, les carpes dorées, les perches aux nageoires de pourpre, les brochets gloutons, les anguilles roulées en verts anneaux, les goujons, les ablettes, les loches ou guerliches commencèrent de s’y jouer. Martin s’oubliait à les regarder, et Martine à regarder Martin, quand tout à coup :

« Ah ! je vous y prends, coquin ! » cria un voix formidable, la voix de l’ogre qui était arrivé à pas de loup. Il les saisit chacun par une oreille et les ramena à la maison.

« Donne-moi mon couteau, dit-il à sa femme, que j’habille tout de suite ce jeune coq d’Inde. »

Sa femme vit qu’il ne fallait point le heurter de front.

« Vous feriez bien mieux, répondit-elle, d’attendre jusqu’à demain. C’est dimanche la ducasse et nous avons à dîner deux ogres de vos amis. On n’a pas tous les jours un prince à se mettre sous la dent.

— Au fait ! ce sera vraiment ce qui s’appelle un morceau de roi. »

Et il le serra dans son garde-manger. Je veux dire qu’il enferma Martin dans une chambre, tout au haut de la maison.

VI

Le soir, après le souper. Martine, comme d’habitude, resta la dernière pour couvrir le feu. Elle prit son rouet, le plaça dans le cendrier, et, le touchant de sa baguette :

« Rouet, rouet, dit-elle, mon joli rouet, quand on m’appellera, n’oublie point de répondre pour moi. »

Elle posa en outre sa quenouille sur la première marche de l’escalier, monta à sa chambre, mit son fuseau sur son lit et leur fit la même recommandation ; après quoi elle fut à la chambre du jeune prince. Elle toucha la porte de sa baguette, et la porte s’ouvrit sur-le-champ.

« Je viens vous sauver, dit-elle à Martin, mais il est nécessaire que nous nous évadions ensemble. Vous ne sauriez sans moi échapper à mon père. »

Elle le prit par la main, et tous deux s’enfuirent de la maison.

Un peu après l’heure du couvre-feu, l’ogre s’éveilla, et, voulant s’assurer que sa fille était dans son lit, il cria :

« Martine ! Martine !

— Voilà, mon père ! répondit le rouet. Je couvre le feu, je vais me coucher. »

Une heure plus tard, il s’éveilla de nouveau et cria :

« Martine ! Martine !

— Voilà, mon père ! répondit la quenouille. Je monte l’escalier. »

L’heure d’ensuite, il s’éveilla encore une fois :

« Martine ! Martine !

— Je suis dans mon lit, je dors, bonne nuit ! » répondit le fuseau.

« Tout va bien, se dit l’ogre. Nous pouvons dormir sur nos deux oreilles. » Et il ronfla comme un orgue.

Qui fut penaud ? Ce fut le mangeur d’enfants, lorsqu’il vit, le lendemain matin, que sa fille avait pris la poudre d’escampette avec le morceau de roi qu’il destinait à sa table. Vite, il commande à sa femme de lui apporter ses bottes de sept lieues et se met à la poursuite des fugitifs.

Ils avaient fait beaucoup de chemin, mais les bottes de sept lieues vont d’un tel pas que, bien qu’il eût perdu du temps à chercher leur trace, l’ogre les rejoignit bientôt.

Martine le vit venir de loin et, au détour de la route, d’un coup de sa baguette, elle changea Martin en chapelle. Elle-même revêtit la figure d’une de ces fillettes qui, aux fêtes carillonnées, dressent de petits autels au coin des rues, et poursuivent les gens, un plateau à la main, en criant : « Pour l’autel de la Vierge ! Pour l’autel de la Vierge ! »

« Tu n’as pas vu passer un jeune garçon et une jeune fille ? interrogea le voyageur.

— Pour l’autel de la Vierge ! Pour l’autel de la Vierge ! fit la fillette.
— Je te demande si tu as vu passer un jeune gars et une jeune fille.
— Pour l’autel de la Vierge ! Pour l’autel de la Vierge !
— Au diable ! je n’ai rien à donner ! » gronda l’ogre impatienté.

Il continua sa route, battit vainement les environs et finit par reprendre le chemin de sa maison. Sa femme, qui s’attendait à le voir revenir bredouille, ne fut point fâchée de se moquer de lui un brin.

« Tu ne les as point rencontrés ? lui demanda-t-elle.

— J’avais bien cru les apercevoir, mais ils ont disparu au tournant d’une route, et je n’ai plus trouvé qu’une chapelle où une garcette m’a demanda l’aumône.
— Que tu es bête, mon homme ! Eh ! parbleu ! la chapelle, c’était le petit prince, et la fillette était ta fille.
— J’y retourne ! s’écria l’ogre, et si je les attrape, je jure Dieu que je fricasse l’un et que je marie l’autre au grand Guillaume. Ce ne sera pas la moins punie des deux ! »

Il repartit et ne revit point la chapelle ; mais plus loin il rencontra un magnifique rosier qui portait une belle rose blanche. Il se baissait pour la cueillir et la rapporter à sa ménagère, quand il réfléchit que la fleur aurait le temps de se faner et que mieux valait la prendre en repassant.

Il voyagea longtemps, longtemps, sans découvrir les fugitifs. Enfin, las de courir, il revint sur ses pas et ne pensa plus à la rose. Il ne s’en souvint qu’en contant la chose à sa moitié.

« C’est trop fort, dit-elle en lui riant au nez. Quoi ! tu ne t’es point avisé que le rosier, c’était Martin et que la rose était Martine !

— Je les attraperai, fit l’ogre, quand je devrais arracher tous les rosiers à cent lieues à la ronde ! »

VII

Il se remit une troisième fois en campagne et détruisit tous les rosiers de la route, mais déjà les fugitifs étaient revenus à leur première forme. Ils gagnaient du terrain ; pourtant, leur persécuteur arriva presque aussi vite qu’eux au bord d’un grand lac. Martine n’eut que le temps de changer Martin en bateau et elle-même en batelière.

« Est-ce que vous n’avez pas vu par ici un jeune homme à la peau brune et une jeune fille vêtue de blanc ? demanda l’ogre.

— Si fait, répondit la batelière. Ils ont suivi quelque temps le bord, ensuite ils ont pris par la saulaie. » Et, repoussant le rivage de sa rame, elle gagna le large.

L’ogre enfila le chemin qu’on lui indiquait et n’y trouva personne. Le soir tombait et notre homme était outré de fatigue. Il retourna chez lui par Cambrai et s’arrêta au Grand Saint-Hubert, pour boire une pinte et jouer une partie de cartes avec son compère Cambrinus.

On a beau être père, on n’en est pas moins homme, et un homme rangé ne se couche point sans avoir vidé sa demi-douzaine de canettes. L’ogre en buvait quarante, c’était son ordinaire.

En trinquant il conta sa mésaventure à son compère, qui le consola de son mieux.

« Ne te fais pas de bile, lui dit-il. Ma filleule ramènera un jour ou l’autre son petit prince par le bout du nez.

— Tu crois ?
— Parbleu ! … C’est ta faute, aussi ! Pourquoi as-tu la mauvaise habitude de manger les moutards ? Sans ce malheureux défaut, il y a longtemps que je t’aurais fait une proposition.
— Laquelle ?
— Voici, fieu. Ma bonne ville de Cambrai est en pleine prospérité et peut se passer de mes services. J’ai donné aux Camberlots la bière et le carillon : rien ne manque à leur félicité, et c’est pourquoi j’ai envie d’aller planter mes choux à Fresnes, mon pays natal. Pour lors, il me faudrait ici un brave homme qui pût me remplacer en qualité de bourgmestre. »

L’ogre avait toujours rêvé les honneurs. Il vit tout de suite où voulait en venir son compère, et fut si flatté dans son amour-propre qu’il en oublia complètement les fugitifs.

« Et tu as songé à moi ? dit-il.

— Oui, mais le diable, c’est ta passion pour la chair fraîche ; on n’osera plus se marier, et cela nuira à la population.
— Qu’à cela ne tienne, fieu. Je m’engagerai, s’il le faut, à respecter la marmaille.
— Ta parole ?
— J’en crache mon filet ! s’écria l’ogre en se pinçant sous le menton, ce qui est, pour les gens de chez nous, le serment le plus solennel.
— Eh bien ! tope là, fit Cambrinus. Viens manger la soupe dimanche prochain : j’invite les notables et je t’installe entre la poire et le fromage. »

VIII

L’ogre ne tarda point à faire un excellent bourgmestre. Sa méthode était toute simple. Elle consistait, comme celle du gros mayeur d’Erchin, à laisser chacun vivre à sa guise et le monde rouler sa bosse à la volonté de Dieu.

Il avait d’ailleurs choisi pour aide de camp le grand Guillaume, l’ancien soupirant de Martine et l’ex-greffier du gros mayeur. C’était un vieux routier qui savait le train des affaires et qui les menait de routine, comme une rosse aveugle tourne la meule d’une brasserie.

Un seul souci tracassait M. le bourgmestre. Engourdis par la brune liqueur de Cambrinus, les mynheers de Cambrai ne démarraient de l’estaminet non plus que des bélandes engravées, et, le soir, il n’eût fallu rien de moins que des crics et des treuils pour remuer ces vivants tonneaux de bière.

On avait beau les prévenir que l’heure du couvre-feu était sonnée, plongés dans une douce somnolence, les mynheers vous regardaient en dodelinant de la tête et faisaient la sourde oreille.

« Ils n’entendent non plus que des morts, disait le gognat Vasse, le valet de ville.

— Je leur ferai un si beau bruit qu’ils l’orront, fussent-ils au fin fond de la bière, » s’écria l’ogre, et, tout heureux de son calembour, il commanda au meilleur horloger de Cambrai une magnique horloge qu’on plaça, avec une cloche énorme, sous le dôme de l’hôtel de ville.

L’horloge marquait l’heure aussi juste que le ventre d’un Fresnois. Il ne s’agissait que de choisir quelqu’un pour sonner la cloche. Par malheur, cette fonction parut si monotone que personne ne voulut s’en charger, à quelque prix que ce fût.

C’est en vain que M. le bourgmestre et son greffier cherchaient un moyen de se tirer d’embarras. Pour y rêver à son aise, l’ogre prit sa canardière et alla se mettre à l’affût dans les clairs ou, si vous l’aimez mieux, les marais de Palluel.

IX

Caché par une immense futaille entourée de roseaux, il était là depuis trois heures, la gibecière aussi vide que la cervelle, quand il aperçut, au bout de l’horizon, un point noir qui grossit peu à peu et devint, sous ses yeux ébahis, un cygne de si grande envergure qu’il n’en avait jamais vu de pareil.

La tête sous son tonneau, il attendit le gibier, puis soudain il se démasqua et le coucha en joue.

« Ne tirez pas ! ne tirez pas ! » cria l’oiseau.

L’ogre, au comble de la surprise, laissa retomber son arme. Il avait bien entendu dire que les cygnes chantaient à l’article de la mort, mais personne, à sa connaissance, ne les avait jamais ouïs parler.

Il reconnut enfin, sur le dos du cygne, devinez qui… sa fille elle-même. La robe blanche de Martine se confondait avec les blanches ailes, et c’est pourquoi l’ogre ne l’avait point distinguée tout d’abord.

Ignorant les événements survenus en son absence, Martine avait choisi ce mode de transport pour se réfugier à Cambrai, chez son parrain Cambrinus.

« Descends, ou je casse une aile à ta monture ! » cria le chasseur.

L’oiseau s’abattit à quelques pas.

« D’où viens-tu ? continua l’ogre d’un ton sévère. Est-ce une conduite pour une jeune fille bien élevée que de se promener en l’air sur le dos d’un cygne ? »

La voyageuse, à ce discours, baissait la tête sans répondre.

« Et ton prince, qu’est-ce que tu en as fait ? Je l’avais bien dit qu’il te planterait là !

— Mais c’est lui, mon père ! s’écria Martine en montrant l’oiseau. C’est Martin.
— Ah ! c’est Martin ! Eh bien ! j’ai juré de ne plus manger les enfants, mais je n’ai rien promis pour les cygnes ! »

Il saisit sa canardière. C’était fait du pauvre garçon si, plus prompte que l’éclair, Martine ne lui avait rendu sa première forme.

Son père, furieux, lui arracha des mains sa baguette. Celle-ci disparut sur-le-champ, et Martine, désolée, se rappela la recommandation de sa marraine. La pauvre fille était désormais sans arme pour protéger celui qu’elle aimait. L’ogre leur ordonna de marcher devant, et il rentra à Cambrai de fort méchante humeur.

X

Son dépit venait surtout de ce qu’il ne savait à quel dessein s’arrêter. Un père sensé n’eût point balancé une minute il eût marié au plus vite les coupables ; mais l’ogre n’était pas homme à pardonner le tour que lui avait joué sa fille.

Ils rencontrèrent sur la place le grand Guillaume qui bayait aux corneilles, en quête d’une idée. Les yeux fixés sur l’horloge, il sentait, comme toujours, chercher midi à quatorze heures.

Le grand Guillaume était ainsi nommé de ce qu’il avait de grands pieds, de grandes mains, une grande bouche, un grand nez et de grandes oreilles. Bref, tout chez lui était grand, hors l’esprit et le cœur.

L’ogre lui conta son cas en deux mots. Le vieux garçon entrevit là un biais d’épouser Martine : il se gratta le genou… je veux dire la tête, et, pour la première fois de sa vie, il parvint à en extraire une idée.

« Vous avez besoin, dit-il, d’un sonneur. Eh bien ! mais en voilà un tout trouvé !

— Au fait ! je vais le planter là-haut. Ça lui apprendra à courir. »

Et l’ogre donna sur-le-champ l’ordre de faire monter Martin près de la cloche. Hélas ! pauvre Martine ! Que n’avait-elle encore sa baguette !

On enchaîna le petit prince à l’une des colonnes, on lui mit en main un lourd maillet et on lui enjoignit de sonner l’heure exactement, sous peine de mourir de faim.

Le grand Guillaume chargea un ex-garde-chiourme de ses amis, qui avait nom Riboulet, de lui jeter sa nourriture et surtout de le surveiller jour et nuit pour l’empêcher de s’endormir.

« Quant à cette belle enfant, dit-il ensuite à l’oreille de l’ogre, si vous en êtes embarrassé, je connais un honnête garçon qui s’en arrangera bien tout de même. »

Au clin d’œil que lui fit son greffier, le bourgmestre comprit de qui l’honnête garçon entendait parler, et il en fut humilié jusqu’au fond de l’âme.

Il enferma Martine à triples verrous et, content, en somme, de sa journée, il s’en alla boire sa pinte au Grand Saint-Hubert.

Martin sonna le couvre-feu à dix heures précises, mais M. le bourgmestre ne rentra que passé minuit et, bien qu’il fît clair de lune, il avait la joue empourprée d’un magnifique coup de soleil.

Le lendemain, il s’éveilla fort tard et fut visiter la prisonnière. Il trouva la cage ouverte et l’oiseau envolé. Il demanda à sa femme ce qu’était devenue sa fille.

« Est-ce que vous me l’avez donné à garder ? » répondit celle-ci en haussant les épaules.

Il se douta que la mère et la fille étaient de connivence, mais comme il n’aimait point les querelles de ménage, il ne souffla mot et sortit pour dissiper sa colère.

En traversant la place, il avisa une foule de gens qui se tenaient le bec en l’air et les yeux fixés sur l’horloge. Il leva le nez comme les autres, et que vit-il ? Martine auprès de Martin.

Il fut pris d’un terrible accès de fureur. S’il avait eu sa canardière sous la main, nul doute qu’il n’eût descendu sa fille comme une sarcelle. Quand il put recouvrer la parole, il s’écria :

« Puisque la coquine se trouve bien là, qu’elle y reste ! »

Et, sans vouloir entendre à rien, il commanda qu’on l’enchaînât de l’autre côté de la cloche.

XI

Martin et Martine passèrent une année ainsi, exposés à toutes les injures de l’air. Sous les feux du soleil, le visage de la jeune fille finit par devenir presque aussi brun que celui de son compagnon. On remarqua, comme une chose merveilleuse, qu’au fur et à mesure que son teint se bronzait, ses traits paraissaient plus fins et plus réguliers. Son âme montait, pour ainsi dire, à fleur de peau et s’épanouissait sur sa figure. La douce majesté du sacrifice rayonnait à son front comme une auréole.

La pauvre fille souffrait bien moins de son dur supplice que de la souffrance de Martin. Séparée de lui par l’énorme cloche, elle ne pouvait le voir ni même lui parler. A peine les infortunés essayaient-ils d’échanger un mot, qu’apparaissait la face patibulaire de Riboulet.

Le dévouement de Martine avait profondément touché le jeune prince, et maintenant il l’aimait autant qu’il en était aimé. Peut-être aussi leur éternelle séparation y entrait-elle pour quelque chose.

Les mynheers de Cambrai contemplaient les deux victimes en fumant leur pipe et, bien qu’épaissis par la bière, ils se sentaient émus de pitié et ne pouvaient s’empêcher de les plaindre. Ils tentaient même quelquefois d’implorer la grâce des coupables, mais M. le bourgmestre répondait invariablement par ces mots, que lui avait soufflés son greffier :

« Ma fille est libre. Qu’elle consente à revenir chez son père et sur-le-champ je brise ses chaînes ! »

Bientôt on s’habitua tellement à ce spectacle qu’on cessa d’y prendre garde, et le plus clair résultat de la jalousie du grand Guillaume fut qu’à dix heures précises tous les cabarets se vidaient, comme par enchantement, au son du couvre-feu.

Seule, la mère de Martine ne pouvait s’accoutumer au supplice de sa fille, et, tout ogre qu’il était, son mari aurait fini par céder à ses pleurs, sans la détestable influence qu’il subissait. Mais un jour vient où tout se paye, et le grand Guillaume ne devait point le porter en paradis.

Il prit, un beau matin, fantaisie à Cambrinus de rendre visite à sa bonne ville de Cambrai. En passant sur la place, il entendit sonner la cloche et leva la tête. Il fut très étonné d’apercevoir sa filleule.

« Qu’est-ce que tu fais donc là ? lui dit-il.

— Hélas ! mon parrain, vous avez devant vos yeux deux bien malheureuses créatures ! »

Et la pauvre fille fondit en larmes.

Connaissant, pour les avoir éprouvés, les tourments de l’amour, il alla sur-le-champ trouver son ami.

« Est-ce que tu perds la boule, lui dit-il, de donner ainsi ta fille en spectacle ? Puisque ces enfants s’aiment tout de bon, que ne les maries-tu, plutôt que de les faire mourir à petit feu ? »

« Tu vas déranger toutes nos habitudes, finit par dire le bourgmestre. Ils sonnent si bien la cloche ! C’est seulement depuis qu’ils sont là que je peux avoir la paix et tout le monde couché à dix heures.

Si c’est là que le bât te blesse, répondit Cambrinus, rappelle-toi que le roi de la bière est aussi l’inventeur du carillon. Je me fais fort de te fabriquer deux sonneurs mécaniques qui ressembleront comme deux gouttes d’encre à ces pauvres martyrs. Que le couvre-feu soit sonné par Jacques ou Martin, que t’importe, pourvu que tes jaquemarts le sonnent exactement !

— Mais que dira le grand Guillaume ?
— Qui ça ? ton grand niquedoule de greffier ? Il n’en a que trop dit et, d’ailleurs, il radote. Le mayeur d’Erchin l’avait bien jugé : décidément il n’est plus bon qu’à mettre aux Vieux-Hommes !

Et il mit aux Vieux-Hommes le grand Guillaume et son ami Riboulet. Ils y sont toujours.

XII

Cambrinus fabriqua les deux jaquemarts de bronze qu’on voit encore aujourd’hui sonner l’heure sous le dôme de l’hôtel de ville de Cambrai. Ils prirent le nom comme ils avaient pris la figure et la place de Martin et de Martine.

Le jour même où on les installa, leurs prédécesseurs se marièrent en grande pompe et prouvèrent ainsi que, malgré la vanité et la jalousie des sots, l’esprit et la confiance trouvent parfois ici-bas leur récompense.

On fit un superbe festin, que présidèrent le roi de la bière et la fée des Houblons. En souvenir de son ancien métier, Martin y invita les campénaires de Quevaucamps, Grandglise, Stambruges et autres lieux. Ils y furent tous à baudet et superbement culottés de velours vert bouteille.

Les gens de Cambrai racontent d’une autre façon l’histoire de Martin et de Martine. Cela vient de ce que les Cambraisiens sont férus du cerveau et qu’ils ont perdu la mémoire du passé ; et c’est pourquoi on dit en commun proverbe que « tous les Camberlots ont reçu de Martin un coup de marteau » .






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